Réflexions · 15 juin 2026
L’art du travail — Plus qu’une répétition
Sept à huit répétitions, non la durée. Ce que la recherche en réadaptation et le schéma de travail de David Oïstrakh ont en commun.
« Il y a une différence entre jouer du violon et travailler le violon. » La phrase peut sembler banale, mais elle contient l’une des leçons les plus importantes pour tout musicien. Celui qui ne fait que jouer, sans travailler consciemment, ne progressera pas à long terme.
Le violoniste David Oïstrakh structurait son travail selon un schéma simple et efficace : quatre répétitions lentes, deux modérées, une rapide. Ce schéma repose sur une connaissance profonde du fonctionnement du cerveau. La recherche, notamment en réadaptation médicale, montre que le nombre de répétitions, et non la durée, est déterminant pour un apprentissage efficace. Le meilleur rendement s’obtient avec sept à huit répétitions du même geste — précisément ce que pratiquait Oïstrakh.
Pour apprendre une œuvre nouvelle, le cerveau doit entrer dans un état de neuroplasticité. La mémoire à court terme repose sur une hausse passagère de l’activité chimique qui renforce les connexions synaptiques ; ce type d’apprentissage ne convient pas aux nouvelles pièces, mais reste indispensable à l’échauffement avant le concert. La seconde manière d’apprendre consiste à établir un lien avec ce que l’on connaît déjà.
Les sections répétées ne doivent pas être trop longues. Comme pour mémoriser un sonnet de Shakespeare, on apprend par petites portions. Au début, elles ne dépassent pas vingt secondes, et s’allongent à mesure que l’œuvre devient familière. La veille d’un concert, on répète l’œuvre entière sept fois.
Pour accélérer l’apprentissage, on peut rendre le travail plus difficile que le concert. Le principe vient de la réadaptation, où les patients réapprenant à marcher sur un tapis progressent plus vite quand on leste leurs pieds. Nous l’appliquons en intensifiant les deux mains lors des quatre premières répétitions lentes : à gauche, on frappe fermement les doigts sur la touche, de manière audible ; en descendant vers un doigt inférieur, on utilise un pizzicato de la main gauche. Cela crée l’image mentale d’une œuvre ciselée dans la mémoire à chaque frappe.
La main droite y contribue en divisant chaque note en trois parties : la tête, le corps et les pieds. La tête est l’attaque, accentuée ou douce. Le corps est le développement de la note, défini par la dynamique, le vibrato et la couleur. Les pieds sont le léger déplacement de l’archet entre les notes, sans produire de son.
Dès qu’une œuvre atteint un niveau satisfaisant, on passe de l’apprentissage à la réparation. Répéter ce qui fonctionne déjà est inefficace. On repère plutôt les passages fragiles par l’enregistrement et on les travaille à part. Les problèmes de justesse naissent souvent du passage d’une note à l’autre. Dans les traits rapides, on part de la fin et l’on remonte, en ajoutant une note à la fois.
Poursuivre